Spécialité HGGSP · notions : la vérité, le temps

Qu'est-ce qu'un fait historique ?

En HGGSP, vous manipulez des « faits » comme s'ils étaient des cailloux qu'on ramasse. Mais le passé n'existe plus : l'historien ne le trouve pas, il le reconstruit à partir de traces. D'où la question qui décide de tout : un fait historique est-il donné par le passé, ou construit par celui qui l'écrit — et si c'est le second, l'histoire peut-elle encore être vraie ?

Repère : En fait · En droit Repère : Objectif · Subjectif · Intersubjectif Repère : Expliquer · Comprendre

Le problème : trois pièges du mot « fait »

On croit qu'un fait est ce qui « a eu lieu ». Trois difficultés font éclater cette évidence.

1. On n'a jamais l'événement, seulement des traces

Marc Bloch, dans l'Apologie pour l'histoire, le dit sans détour : le passé est par nature ce qu'on ne peut plus observer. L'historien travaille sur des documents — des traces laissées par le passé, non le passé lui-même. Et une trace peut mentir, ou se taire.

2. Le fait est la réponse à une question

Paul Veyne : l'histoire est « un roman vrai ». Non pas fiction, mais récit : elle sélectionne, relie, met en intrigue. Il n'y a pas de fait « nu » — un fait ne devient un fait que rapporté à une question. Changez la question de l'historien, et les mêmes traces produisent un autre fait.

3. L'objectivité est un idéal, pas un point de départ

Raymond Aron a montré les limites de l'objectivité historique : l'historien est lui-même dans l'histoire. Max Weber propose une issue : la neutralité axiologique (ne pas confondre juger et constater) et l'idéal-type (un modèle assumé pour lire le réel). L'objectivité devient alors intersubjective : ce que la communauté des historiens peut contrôler et discuter.

« L'histoire est fille de son temps. » Un fil qui traverse Bloch, Aron et Ricœur : on écrit toujours d'un présent

Atelier interactif — la fabrique du fait

Même événement, mêmes traces. Choisissez la question de l'historien : le fait produit change sous vos yeux.

Événement : la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789.

1 · La question de l'historien

2 · Les traces mobilisées par cette question

7 prisonniers seulement ~ 98 morts côté assaillants la « grande peur » d'un complot le prix du pain au plus haut la loi de 1880 (fête nationale) les gravures diffusées après coup

Leçon : le fait n'est pas dans les traces, il naît de leur rencontre avec une question. C'est pourquoi deux historiens sérieux, honnêtes, peuvent écrire deux faits différents du même événement — sans qu'aucun mente.

Expliquer ou comprendre ?

Le grand partage des sciences humaines — et un repère du programme.

Expliquer (erklären)

Comme en physique : ranger un fait sous une loi générale (« toute crise de subsistance produit des émeutes »). Modèle défendu par Hempel et Popper. Puissant, mais il perd le singulier — et l'histoire est faite de singuliers.

Comprendre (verstehen)

Propre aux sciences de l'esprit (Dilthey, Weber) : ressaisir le sens qu'un acte avait pour ceux qui l'ont vécu. On ne « comprend » pas une pierre qui tombe ; on comprend une décision. Risque inverse : la projection.

La bonne histoire ne choisit pas un camp : elle explique les régularités (économie, démographie) et comprend les acteurs (croyances, intentions). Savoir dire lequel des deux gestes on est en train de faire — voilà l'épistémologie à l'œuvre.

Raymond Aron
AronLimites de l'objectivité
Max Weber
WeberIdéal-type, neutralité
Paul Ricœur
RicœurMémoire & histoire

Cas d'école — pourquoi 1021 n'est pas « la découverte de l'Amérique »

Un cas où tout est prouvé, et où le fait historique refuse pourtant de se former. C'est l'exercice le plus utile de cette page.

En 1960, un Terre-Neuvien nommé George Decker conduit l'explorateur norvégien Helge Ingstad vers des tertres que les gens du pays appellent « le vieux campement indien ». Avec l'archéologue Anne Stine Ingstad, il y fouille de 1961 à 1968 : huit bâtiments de mottes de tourbe sur charpente de bois, une forge, plus de huit cents objets — une lampe de pierre, une pierre à aiguiser, une épingle de bronze, une aiguille d'os, une fusaïole. La fusaïole signale des femmes : ce n'était pas un raid, c'était un établissement. Le site, L'Anse aux Meadows, est inscrit au patrimoine mondial dès 1978. C'est à ce jour le seul site nordique confirmé d'Amérique du Nord hors Groenland.

Et la date est désormais connue à l'année près. En 2021, dans Nature, l'équipe de Margot Kuitems a daté trois pièces de bois coupées par des outils de métal en s'appuyant sur l'anomalie de carbone 14 laissée dans les cernes des arbres par un événement cosmique de l'an 993 : les arbres ont été abattus en 1021. Quatre cent soixante et onze ans avant Christophe Colomb, des Européens ont vécu en Amérique, y ont travaillé le fer, y ont filé la laine — et les sagas islandaises (la Saga des Groenlandais, la Saga d'Erik le Rouge) le racontaient depuis toujours.

Alors pourquoi les manuels continuent-ils d'écrire 1492 ? Ce n'est pas un oubli, et ce n'est pas un complot : c'est le mécanisme même que cette page étudie. Un événement ne devient un fait historique que s'il entre dans une chaîne de conséquences. Comparez terme à terme.

1021 — l'incursion

Conséquences : aucune chaîne. Le site est abandonné en bon ordre au bout de quelques années, peut-être vingt. Rien ne s'ensuit.
Bénéficiaire : quelques dizaines de colons groenlandais. Aucun État, aucun capital engagé, aucune institution qui capitalise le résultat.
Diffusion : deux sagas manuscrites en vieux norrois, lues dans une île de quelques dizaines de milliers d'habitants. Pas d'imprimerie — elle n'existe pas encore.
Portée : personne, en Europe, ne modifie sa carte du monde.

1492 — l'événement

Conséquences : une chaîne ininterrompue jusqu'à aujourd'hui — échange colombien, empires, traite atlantique, effondrement démographique des populations américaines.
Bénéficiaire : une couronne qui finance, arme, revient, revendique et administre. Le voyage est un investissement, et il rapporte.
Diffusion : la lettre de Colomb est imprimée dès 1493 et traduite dans toute l'Europe.
Portée : la carte du monde change, et avec elle l'idée que l'Europe se fait d'elle-même.

Autrement dit : ce qui fait la différence n'est pas l'antériorité, c'est la conséquence. 1021 est un fait établi ; 1492 est un fait historique. Les deux sont vrais ; un seul a fait quelque chose. C'est exactement la thèse de Paul Veyne : un événement n'est pas une chose qu'on trouverait dans le passé, c'est un croisement d'itinéraires que l'historien découpe selon la question qu'il pose. Changez la question — « quand des Européens ont-ils atteint l'Amérique ? » plutôt que « quand les deux mondes ont-ils cessé d'être séparés ? » — et la réponse change de date.

Un troisième terme achève de démonter le mot. Il y avait déjà des habitants : les Norses eux-mêmes en rencontrent, et les sagas les nomment. On ne découvre pas un continent habité — on le rencontre, ou on le conquiert. « Découvrir » suppose un point de vue, celui de qui arrive, et décide que ce qui compte commence à son arrivée. C'est un jugement de valeur logé dans un mot qu'on croyait descriptif.

Question de dissertation adossée à ce cas

« Un fait historique se découvre-t-il, ou se décide-t-il ? »

Plan possible : (1) les preuves de 1021 sont matérielles, datées, indiscutables — donc le fait se découvre ; (2) mais il a fallu qu'un historien pose la question à laquelle ce site répond, et il aura fallu neuf siècles — donc le fait se construit ; (3) distinguer alors le fait établi (une proposition vraie sur le passé) et le fait historique (un événement inséré dans une chaîne de conséquences par une question). Le second n'est ni arbitraire ni donné : il est construit avec des contraintes, et c'est ce qui sauve l'histoire du relativisme.

Sources : Helge et Anne Stine Ingstad, fouilles de L'Anse aux Meadows, 1961-1968 ; inscription UNESCO, 1978 ; M. Kuitems et al., « Evidence for European presence in the Americas in AD 1021 », Nature, 2021 (datation par l'anomalie cosmogénique de 993).

Galerie — images du domaine public

Images libres de droit en rapport avec ce dossier.

Du concret au concept

Un télégramme de treize lignes est raccourci en cinq par un chancelier, publié tel quel, et six jours plus tard deux pays sont en guerre. Rien n'a été inventé : on a seulement coupé. La fabrique du fait historique se laisse voir à l'œil nu dans cet écart entre deux textes.

Les notions du programme, telles que ce cas les pose

La vérité

Un document peut être authentique et trompeur. La dépêche d'Ems ne contient aucun mensonge : elle omet. Toute la question de la vérité historique se joue dans ce que le repère « exemple / preuve » ne suffit pas à couvrir — il faut y ajouter la question de la sélection.

Le temps

Le passé n'existe plus : il n'en reste que des traces, et l'historien travaille sur des traces, jamais sur des faits bruts. C'est ce qui distingue l'histoire de la mémoire, et ce qui la rend possible comme science.

Le langage

Couper n'est pas mentir, et pourtant l'effet est celui d'un mensonge. Le langage historique n'est pas un décalque : découper un récit dans le continu, c'est déjà interpréter.

Les repères, définis en situation

Un repère ne s'apprend pas : il se manie. Chacun est donné ici avec sa définition, puis avec le travail précis qu'il fait dans ce dossier — c'est le second point qui compte en copie.

Cause / fin

Cause : ce qui produit. Fin : ce qui est visé.

Ce que ce cas en fait. La cause immédiate de la guerre est la publication de la dépêche ; sa fin, du côté de Bismarck, est l'unité allemande. Confondre les deux revient à faire de l'histoire un roman d'intentions ou une mécanique sans acteurs. La bonne analyse tient les deux.

Exemple / preuve

Un exemple illustre ; une preuve établit.

Ce que ce cas en fait. Le texte original et le texte publié, mis côte à côte, ne sont pas une illustration : c'est une preuve documentaire de l'opération. C'est exactement ce que l'historien appelle une source, et pourquoi la critique des sources est un métier.

Objectif / subjectif / intersubjectif

Intersubjectif : ce qui est validé par une communauté de chercheurs selon des règles publiques.

Ce que ce cas en fait. L'objectivité de l'historien n'est pas l'absence de point de vue — elle est impossible. C'est la soumission à des règles de preuve que d'autres peuvent appliquer. Le repère sauve l'histoire à la fois du positivisme naïf et du relativisme.

Expliquer / comprendre

Expliquer : ranger sous une loi générale. Comprendre : ressaisir le sens qu'un acte avait pour son auteur.

Ce que ce cas en fait. On explique la guerre de 1870 par des régularités (rivalité, armement, opinion) ; on comprend le geste de Bismarck en restituant son calcul. Une bonne histoire fait les deux et sait lequel des deux gestes elle est en train de faire.

Les sujets que cette passerelle arme

Pour chaque sujet : l'exemple précis et daté que vous tirez d'ici, et l'endroit de la copie où il rend le plus.

  1. L'histoire est-elle une science ?

    exemple central

    La dépêche d'Ems, juillet 1870 : deux versions d'un même texte, l'une conservée, l'autre publiée. On peut établir l'opération, la dater, la documenter. Un exemple qui interdit de réduire l'histoire à un récit parmi d'autres.

  2. Le passé nous appartient-il ?

    objection

    Contre l'idée d'un passé disponible : L'Anse aux Meadows est daté de 1021 à l'année près, et 1492 reste la date de « la découverte ». Ce n'est pas l'antériorité qui fait le fait historique, c'est la conséquence.

  3. Peut-on être objectif en histoire ?

    exemple central

    L'affaire montre qu'on peut établir objectivement une manipulation — donc que l'objectivité historique existe, à condition de la définir comme méthode et non comme absence de point de vue.

  4. Y a-t-il des faits sans interprétation ?

    accroche

    Ouvrir sur un fait indiscutable — un télégramme a été raccourci — pour montrer qu'il ne devient un fait historique qu'une fois inséré dans une chaîne de conséquences.

Un exemple daté vaut mieux que trois références vagues : c'est ce qui distingue une copie qui sait d'une copie qui récite. Reprenez les dates, elles comptent autant que les noms.

Corpus & documents

Les historiens eux-mêmes ont pensé leur métier. Lisez-les — c'est déjà de l'épistémologie.

La Gazette Paris — 15 juillet 1789 — N° 168 Prix : 3 sols PRISE DE LA BASTILLE UNE TRACE — PAS ENCORE UN FAIT
Facsimilé pédagogique d'une gazette — composition originale Adaptia ; toute trace demande à être interprétée

Marc Bloch, Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien, écrit 1941-1943 (domaine public)

« Le bon historien, lui, ressemble à l'ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier. »

Si l'objet de l'histoire est l'humain (et non les dates ou les choses), qu'est-ce que cela change à la façon de l'étudier ? Rapprochez du repère expliquer / comprendre.

Marc Bloch, Apologie pour l'histoire (domaine public)

« L'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé. Mais il n'est peut-être pas moins vain de s'épuiser à comprendre le passé, si l'on ne sait rien du présent. »

En quoi ce va-et-vient passé/présent confirme-t-il que l'historien écrit toujours depuis un point de vue situé — sans pour autant sombrer dans le relativisme ?

Extraits dans le domaine public. Commentaires et questions originaux.

Écouter

Fiches et carnet dans la phonothèque.

Philosophie et sciences sociales

Johann Michel · PUF-Frémeaux · 4 CD, 4 h 27

L'explication et la compréhension, l'objectivité en sciences humaines, l'héritage de Weber et Dilthey : le socle épistémologique de cette passerelle.

Histoire de la philosophie — l'offre intégrale

V. Giraud, P. Guenancia, M. Foessel, C. Zanfi · PUF-Frémeaux · 19 CD, 21 h 25

Pour situer les auteurs : la philosophie de l'histoire (Hegel, Marx), le temps et la conscience historique.

Aucun fichier audio n'est hébergé sur le site.

Atelier d'écriture — un retour immédiat

Sujet : « L'historien découvre-t-il le passé ou le construit-il ? »

Défendez une position nuancée : ni « tout est donné » (naïveté), ni « tout est inventé » (relativisme). Servez-vous de l'atelier de la Bastille. Thèse, objection, réponse.

Seul votre texte est transmis — jamais votre nom.

Prolonger — exercices

Pour le professeur. Passerelle HGGSP adossée aux notions la vérité et le temps et aux repères en fait / en droit, objectif / subjectif / intersubjectif, expliquer / comprendre. Elle transfère un geste que les élèves font déjà en HGGSP (critique de sources) vers la question philosophique de la vérité en histoire. Entrée par un cas concret (la Bastille) avant la conceptualisation.