L'art · notion du programme

Le mot, le son, le geste

Un poème se lit, une mélodie s'écoute, une danse se regarde. Trois arts, trois façons de dire ce que le langage ordinaire ne dit pas. Ce module pose une seule question, sous trois formes : qu'est-ce qui est propre à chaque art — et que se passe-t-il à leurs frontières, là où la poésie se sépare du chant, où la prose remplace le vers, où le corps parle sans mots ?

Notion : L'art Repère : Concept · Image · Métaphore Repère : Formel · Matériel

Le problème : à quoi reconnaît-on un art ?

On dit d'une phrase qu'elle est « musicale », d'une danse qu'elle « raconte », d'un roman qu'il « chante ». Ces métaphores sont trompeuses : elles suggèrent que les arts font tous la même chose. L'esthétique commence quand on résiste à cette confusion et qu'on demande ce que seul tel art peut faire.

Au XVIIIe siècle, Lessing, dans le Laocoon, sépare les arts de l'espace (peinture, sculpture — ils saisissent un instant) et les arts du temps (poésie, musique — ils déroulent une durée). Hegel, dans son Esthétique, va plus loin : il classe les arts selon la façon dont l'esprit s'y rend sensible, de l'architecture (la plus matérielle) à la poésie (la plus spirituelle), la musique tenant le milieu, art du pur sentiment intérieur. Retenez la question, pas le classement : chaque art a une matière propre — la pierre, le son, le mot, le corps — et une matière n'est pas neutre. Elle rend possibles certaines choses et en interdit d'autres.

« La musique ne signifie rien, et pourtant elle nous émeut profondément. » Le paradoxe que travaille Jankélévitch — coffret « Philosophie de la musique et du chant »

Atelier 1 — La séparation de la poésie et du chant

Au commencement, le poème est chanté. Puis il s'en détache. Que perd-il, que gagne-t-il ?

Les premiers poèmes que fait entendre le coffret de littérature — la lyrique des troubadours, la chanson de geste — se chantent : le mètre est un rythme, la rime un écho sonore. Puis le vers se détache de la mélodie et devient un objet fait pour l'œil et l'oreille intérieure. Verlaine, à la fin du XIXe, réclame encore « De la musique avant toute chose » : preuve que la musique est désormais un idéal perdu que la poésie poursuit avec ses seuls moyens — les mots. À l'autre bout, la musique pure, selon Jankélévitch, ne dit rien de dicible : elle est ce chant dont on a retiré les paroles.

Curseur — du chant pur au sens pur

← Le son (chant pur)Le sens (prose) →
Hegel
HegelLa hiérarchie des arts
Spinoza
SpinozaLes genres de connaissance
Alain
AlainLe beau et le fait

Atelier 2 — L'évolution de la prose

Comment la prose, longtemps jugée inférieure au vers, est-elle devenue la grande forme littéraire ?

Pendant des siècles, le vers règne : il est la marque du « beau langage », la prose servant au sermon, à la chronique, au traité. Le coffret de littérature laisse entendre ce lent renversement — l'essor du roman à l'âge classique, son triomphe au XIXe, jusqu'au projet, chez Flaubert, d'un « livre sur rien » qui ne tiendrait que par le style. La prose cesse alors d'être un simple véhicule du sens : elle devient, elle aussi, une forme travaillée pour elle-même. Cliquez une période pour voir la forme dominante et la question esthétique qu'elle pose.

Frise — la forme dominante, du Moyen Âge au XXᵉ siècle

Atelier 3 — Le corps qui danse

La danse ne représente rien : elle est le seul art dont la matière soit le corps même de l'artiste.

Le peintre a sa toile, le musicien son instrument ; le danseur n'a que lui-même. C'est ce qui rend la danse philosophiquement singulière : le sujet et l'œuvre y coïncident. Le coffret d'Ollivier Pourriol joue le mot de Descartes — « je danse donc je suis » — pour dire cet instant où penser, c'est se mouvoir. Mais la danse est aussi geste social : elle discipline le corps (le ballet de cour), et parfois le libère (le krump de Rize, la révolte de Billy Elliot). Deux lectures d'un même mouvement — à vous de les tenir ensemble.

La danse comme libération

Abandon de soi, oubli du calcul, « transfiguration » : danser, c'est faire l'expérience d'une liberté qui n'est pas dans la tête mais dans le mouvement. Le corps sait des choses que la conscience ignore.

La danse comme discipline

Toute danse est aussi une contrainte : des règles, une technique, des années de répétition. La liberté du danseur naît de la contrainte maîtrisée, non de son absence. Le repère obligation / contrainte travaille ici.

Du concret au concept

Un jury écarte près de trois mille tableaux sur cinq mille au printemps 1863. Un empereur décide de les exposer quand même et laisse « le public juge ». Le public vient, et il rit. Cent soixante ans plus tard, ces toiles sont dans les musées et le jugement du jury est devenu un objet d'étude.

Les notions du programme, telles que ce cas les pose

L'art

Le Salon des refusés pose la question sous sa forme la plus dure : si le jury, le public et la postérité ne sont pas d'accord, qui juge ? Aucune des trois réponses ne se soutient seule.

La vérité

Un jugement de goût prétend à l'assentiment d'autrui sans pouvoir le démontrer. C'est le seul jugement de cette espèce, et c'est ce qui le rend philosophiquement singulier : ni arbitraire ni démontrable.

La liberté

L'artiste refusé est-il un incompris ou un mauvais peintre ? La question n'a pas de réponse au moment où elle se pose — et c'est justement pour cela qu'on ne peut pas fonder l'institution artistique sur le seul jugement présent.

Les repères, définis en situation

Un repère ne s'apprend pas : il se manie. Chacun est donné ici avec sa définition, puis avec le travail précis qu'il fait dans ce dossier — c'est le second point qui compte en copie.

Objectif / subjectif / intersubjectif

Intersubjectif : ce qui vaut pour tous les sujets sans être une propriété de l'objet.

Ce que ce cas en fait. « C'est beau » n'est pas « ceci mesure deux mètres » (objectif) ni « j'aime le chocolat » (subjectif). Kant appelle cette prétention singulière une universalité subjective : je juge pour tous, sans pouvoir prouver. Le repère est la clé de tout le chapitre.

Universel / général / particulier / singulier

Universel : vaut pour tous, nécessairement. Général : vaut pour la plupart, en fait. Singulier : ne vaut qu'une fois.

Ce que ce cas en fait. L'œuvre est singulière ; le jugement prétend à l'universel ; le goût du moment n'est que général. La confusion la plus fréquente est de prendre la mode (générale) pour un critère (universel) — le rire de 1863 en est l'illustration exacte.

Persuader / convaincre

Persuader : emporter l'adhésion par tous les moyens. Convaincre : l'obtenir par des raisons contraignantes.

Ce que ce cas en fait. On ne convainc pas quelqu'un qu'une œuvre est belle : on lui fait voir. Ce n'est ni persuader ni convaincre — c'est un troisième régime, et c'est pourquoi la critique d'art est un genre à part.

Les sujets que cette passerelle arme

Pour chaque sujet : l'exemple précis et daté que vous tirez d'ici, et l'endroit de la copie où il rend le plus.

  1. Les goûts se discutent-ils ?

    exemple central

    1863 : le jury et le public s'accordent contre les mêmes toiles, la postérité leur donne tort à tous les deux. Un exemple qui interdit à la fois le relativisme (« chacun ses goûts ») et l'objectivisme (« il y a des règles »).

  2. L'œuvre d'art a-t-elle besoin d'être comprise ?

    objection

    Le rire du public de 1863 est une réaction, pas une erreur de raisonnement. Objection utile à toute théorie qui ferait du jugement esthétique un jugement de connaissance.

  3. Qui décide de ce qui est de l'art ?

    accroche

    Ouvrir sur une décision administrative — un jury, une liste, un refus — pour montrer que la question de l'art est aussi une question d'institution, et pas seulement de contemplation.

Un exemple daté vaut mieux que trois références vagues : c'est ce qui distingue une copie qui sait d'une copie qui récite. Reprenez les dates, elles comptent autant que les noms.

Corpus & documents

Des textes libres de droit, à lire et à commenter — la matière première de l'atelier.

L'Art poétique DE LA MUSIQUE AVANT TOUTE CHOSE POÉSIE · MUSIQUE · SILENCE
Affiche pédagogique — composition originale Adaptia, d'après le vers de Verlaine

Paul Verlaine, « Art poétique », 1874 (domaine public)

De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'Impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. […] De la musique encore et toujours !

Que veut dire « de la musique » pour un art fait de mots ? Verlaine demande-t-il à la poésie de devenir chant, ou d'imiter la musique par d'autres moyens ?

Charles Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du mal, 1857 (domaine public)

« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

Si les sensations des différents arts « se répondent », faut-il en conclure que les arts disent tous la même chose — ou seulement qu'ils se font écho ? Confrontez cette idée à la thèse de Lessing (chaque art a sa matière propre).

Les extraits ci-dessus appartiennent au domaine public. Les commentaires et questions sont originaux.

Galerie — images du domaine public

Images libres de droit en rapport avec ce dossier.

Écouter

Quatre coffrets soutiennent ce module. Fiches et carnet d'écoute dans la phonothèque.

Histoire philosophique des arts

Carole Talon-Hugon · PUF-Frémeaux · 20 CD, 23 h 07

L'ossature du module : qu'est-ce qu'une œuvre, le beau, le goût, l'imitation, l'art et la vérité — l'histoire du concept d'art, de l'Antiquité à nos jours. À écouter en fil rouge des trois ateliers.

Intégrale — Histoire de la littérature française

Alain Viala (cours) & Daniel Mesguich (lectures) · PUF-Frémeaux · 25 CD, ≈ 31 h

Du Moyen Âge au XXe siècle. Pour ce module : la lyrique médiévale (poésie chantée), l'âge classique (éloquence en prose), le réalisme-symbolisme (Flaubert, Verlaine, Mallarmé).

Philosophie de la musique et du chant

Ollivier Pourriol · PUF-Frémeaux · 3 CD, 3 h 41

Jankélévitch, Hegel, Alain, Spinoza : le charme, le temps, la voix, « la musique qui ne signifie rien et pourtant nous émeut ». Cœur de l'atelier 1.

Philosophie de la danse

Ollivier Pourriol · PUF-Frémeaux · 3 CD, 3 h 41

Le corps, le mouvement, « je danse donc je suis », danse et résistance ; lectures de films (Les Chaussons rouges, Billy Elliot, Black Swan). Cœur de l'atelier 3.

Aucun fichier audio n'est hébergé sur le site. Les fiches accompagnent l'écoute des coffrets achetés par l'établissement (poste du professeur, clef USB, ou copie de la famille).

Atelier d'écriture — un retour immédiat

Sujet : « Un art peut-il se passer de la matière qui est la sienne ? »

Prenez position en une dizaine de lignes. Appuyez-vous sur un exemple précis tiré des trois ateliers (un poème qui « veut » être musique, une prose qui devient forme pure, une danse sans décor). Posez une thèse, l'objection la plus forte contre elle, puis votre réponse. Le guide vous renvoie un retour en trois points — il ne rédige pas à votre place.

Seul votre texte est transmis — jamais votre nom.

Prolonger — exercices

Pour travailler le geste d'analyse que ce module mobilise (définir, distinguer, comparer) :

Pour le professeur. Module adossé à la notion L'art et aux repères concept / image / métaphore, formel / matériel, obligation / contrainte. Il articule trois arts (verbal, sonore, corporel) autour d'un même problème — le propre de chaque art — et prépare la dissertation sur l'art. Différenciation par l'entrée sensible (écoute) avant le concept.